Après avoir terminé d'écrire ce message, j'ai pris conscience qu'il pouvait ressembler à un sermon, et à un sermon adressé nommément à Marie-Thérèse Bouchard et à certains de ses commentateurs. Je ne vais pas le réécrire pour ne pas risquer d'offenser des "sensibilités", alors je le dirai une seule fois : ce n'est pas mon intention. Je ne veux donner de leçon de vie à personne. Chacun voit le monde et les moyens de l'affronter à sa manière : voilà la mienne.Aujourd'hui, je suis allée lire
le dernier message de Marie-Thérèse Bouchard, dont je ne suivais plus le blog depuis un moment. Elle avait écrit des textes que je trouvais très bons, et bien sûr c'était agréable de voir une fille de ma génération dans la "réacosphère" (si c'en est bien une, mais je suis bien placée pour savoir que c'est parfaitement possible). Mais pendant une longue période, ses messages ne m'intéressaient plus. Et à vrai dire, son dernier message ne m'intéresse guère plus. Elle y dessine une galerie de personnages qui est peut-être fine et acerbe, mais voilà : je ne fréquente pas de faux-cathos-tradis. Je ne fréquente pas d'étudiants des grandes écoles de commerce. Les petits anarchistes qui font des AG ? Oui, je vois mieux, et cela fait longtemps que moi-même, je les caricature pour le plaisir de mes camarades.
Elle parle un peu des étudiants et des professeurs de lettres et autres sciences humaines, et c'est un sujet que je connais bien. Est-ce qu'il y a un formatage idéologique ? Certainement. Est-ce qu'il s'agit d'une bande de crétins sans culture, sans esprit, sans passion ? Non. Surtout parmi ceux qui sont au niveau bac +3 ou +4. Est-ce que malgré tout, il y a des étudiants, des professeurs que je méprise ? Bien sûr. Mais je suis comme ça, un peu méprisante. Malgré cela, j'ai envie de défendre ce que j'ai connu : des professeurs d'une grande culture, préoccupés de la réussite de leurs élèves, consternés par l'état de l'éducation (qui autrefois, était "l'instruction", nous a un jour rappelé l'un d'eux) en France. Des élèves qui affrontent un système décourageant et des perspectives d'avenir dégueulasses, et qui malgré cela veulent lire, écouter, savoir, comprendre.
Mais je ne suis pas venue défendre ma chapelle universitaire. Chacun rencontre les étudiants et les profs qu'il veut ou peut : chacun les juge comme il le souhaite.
J'ai eu envie d'écrire à cause de ce mot "d'indifférence" que je retrouvais dans le discours de Marie-Thérèse et de plusieurs de ses commentateurs. L'indifférence, ses motifs (la médiocrité des français, la futilité de la lutte), ses conséquences (l'exil, le renoncement moral).
Comment se peut-il que je sois autant en opposition avec ce discours ? Pourtant, je suis indifférente, moi aussi. Vraiment. Je m'en fiche. De ce qui arrive. De ce qui arrivera.
J'ai deux pôles opposés. Il y a mon microcosme : ma famille, mes amis, mes œuvres préférées. Ma vie. Mes enfants, un jour. Rien d'autre ne compte pour moi. Le monde peut disparaître dans les flammes - je me fiche du monde.
Et il y a le macrocosme : l'univers, l’immensité du temps et de l'espace. Pas Dieu, peut-être que s'il y avait un Dieu, ça changerait les choses, mais même s'il y en a un dans l'univers, il n'y en a pas dans ma tête. Pour moi, l'univers, c'est ce vide infini, qui inspire en général cette réaction : nous ne sommes rien. Rien n'a d'importance.
Au milieu de cela, il y a ma civilisation, mon continent, ma langue, ma culture, mon peuple. Tellement plus grand que la bulle privilégiée que je veux protéger à tout prix. Tellement plus petit que l'univers. Mais c'est mon monde, et il est important pour moi parce que c'est dans ce monde que je veux élever mes enfants, et qu'ils élèvent leurs enfants. Il est important parce que mes ancêtres ont voulu que j'y vive, et que je le protège. Et parce que oui, je l'aime, profondément. Mes parents ont cru nous élever sans religion : ils se sont trompés. Les livres, le savoir, le génie occidental étaient leur religion, même s'ils l'ignoraient. Et je défendrai tout cela comme un fidèle défend son Église : mais si je dois choisir entre ma famille et mon temple, le choix est tout fait.
A grande échelle, rien n'a d'importance. A l'échelle de ma vie, il n'y a qu'une poignée de personnes et de livres qui ont de l'importance. Cette contradiction reste dans mon esprit en permanence, et c'est par rapport à elle que je pèse tout.
A ce stade là j'imagine que beaucoup ont déjà cessé de me lire, et parmi ceux qui restent, beaucoup écarquillent les yeux en se demandant ce que j'ai bu, et d'autres soupirent en me voyant débiter de telles platitudes.
Ce sont effectivement des platitudes philosophiques, mais l'application pratique de cette philosophie est très utile, très concrète.
C'est simple : maintenant, chaque nouvelle ignominie dont j’entends parler, chaque nouvelle absurdité que je remarque autour de moi, me fait rire. Elle me fait rire parce qu'elle n'a pas d'importance. Dans un siècle, nous aurons perdu et tout ce pour quoi nous avons combattu sera mort et enterré. Ou bien nous aurons gagné, et ces injustices affreuses, cette propagande grotesque, feront s'étonner ou s'amuser les lecteurs du XXIIe siècle. Dans un cas dans l'autre, tout cela n'aura bientôt plus d'importance.
Alors bien sûr, tout cela n'est ni théorique ni amusant pour la gamine de 12 ans qui s'est fait violer et dont l’agresseur a pris 5 ans dont 2 avec sursis. Mais je pense que nous avons le droit d'en rire, non, nous
devons en rire. Nous devons en rire, avec mépris, avec colère, et avec indifférence.
Le rire n'est pas une chose insignifiante : c'est une arme indispensable pour supporter la vie, pour affronter le monde, et garder sa santé mentale. Le monde a toujours été laid, le monde a toujours été affreux, cruel, décevant, médiocre. Vivre a toujours été une souffrance. Et cela fait longtemps que des hommes prônent la solution que je prône à mon tour : apprécier la beauté que l'on peut, et rire de tout.
Voilà ce que j'aurais pu dire en une phrase, mais il fallait l'expliquer : l'indifférence est une bonne chose, parce qu'elle amène le calme. Le détachement est essentiel, parce qu'il permet de rire - ou plutôt, le rire permet ce détachement.
Si dans l'indifférence vous êtes encore en colère, il me semble que quelque chose cloche.
Si parce que vous êtes indifférents, vous renoncez, c'est votre choix. Mais pas le mien.
Qui peut savoir ce qui fera basculer les choses ? Aucune idée. Mais elles basculeront. Elles basculent toujours. Dans le sens que nous espérons ? Peut-être pas. On peut être indifférent, et pourtant coller des affiches, distribuer des tracts, préparer des élections, se débattre. On peut être indifférent et pourtant, comme je le fais, essayer encore de parler, de dénoncer, d'analyser, de rire et de faire rire. Peut-être, juste peut-être, que nous pourrons sauver ce monde (ou plutôt, lui donner un sursis). Ce monde qui n'a pas d'importance et qui compte plus que tout.
Malgré ce dernier paragraphe, quand je parle de "renoncer", je ne parle pas du fait d'abandonner la lutte politique (sous quelque forme que ce soit). Je ne parle pas non plus du fait de s'exiler (que ce soit dans un autre pays ou dans un coin tranquille de France). Faire passer en premier son temps, son plaisir, sa sécurité, ses proches : c'est tout à fait ce que je préconise.
Je parle de ce renoncement intérieur, existentiel, total. De cette résignation qu'exprime Marie-Thérèse en conclusion de son message, et que beaucoup partagent certainement.
De quoi avez-vous peur ? D'être ridicules ? Nous le sommes tous. De ne servir à rien ? Bien sûr. De la défaite ? La défaite n'a pas d'importance.
Vous avez découvert l'indifférence, je vous en félicite. Arrêtez de chialer, et riez un peu, maintenant.